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A mon ami feu Smaïl Aliane parti subrepticement il y a 5 ans jour pour jour

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    Ceci est la saga d’un homme plein de charisme, Smaïl Aliane, qui avait voué toute sa vie à celles des autres. De derrière ses yeux d’un bleu cristallin fusait une étrange lumière qui réchauffait l’esprit et l’âme de ceux et celles qui en connaissaient la candeur.

    Dernièrement, une information faisait état de l’organisation, pour la première fois dans les annales de l’histoire des sports de montagne, d’une randonnée pédestre réunissant des athlètes locaux et étrangers dans le circuit de Tikjda, sur une distance de 8 km avec bivouac. Une initiative somme toute intéressante qui répond aux besoins de cette catégorie de sportifs de se ressourcer dans la nature et d’apprécier la beauté de nos paysages, loin des tumultes de la ville. Sauf que ce concept n’a rien de nouveau puisqu’un amoureux de la nature a organisé, des années bien avant cela, une vingtaine d’activités similaires avec de jeunes Algériens et des étrangers de plusieurs nationalités, et ce, aux quatre coins du pays, notamment dans plusieurs régions du Sud et sur les reliefs de l’Akfadou et de Tikjda, sur le sable doré et les dunes du désert, dans des circuits dépassant parfois les 30 km.

    Ces activités interactives ayant aussi pour objectif le respect de la nature étaient le fait de feu Smaïl Aliane, le père du parapente algérien qui nous a quittés le 14 novembre 2012. En écologiste impénitent, il a été dans les projets de partenariat avec des institutions et organismes locaux et étrangers de sauvegarde de la nature, notamment le parc du Mercantour en France dont il a rencontré le responsable à Béjaïa et Tizi-Ouzou. Profondément humain, généreux et génial comme le décrivent ceux qui l’ont connu, cet homme de cœur a manifesté précocement des dons innés pour tout ce qui concerne l’organisation et l’entraide sociales en anticipant sur bien des projets. Paraissant surréalistes, ses projets et ses idées prennent doucement forme pour s’imposer aux plus récalcitrants des hommes. Comme cette idée folle de faire voler en parapente des filles de la montagne dans le dur contexte des contingences locales. Pari qu’il avait réussi et de quelle manière puisqu’on a su par la suite qu’à cette époque, c’était un véritable défi international qu’il avait réalisé du fait que seule une Africaine vivant en France avait osé défier le ciel, cela avec la bénédiction de sponsors alors que Smaïl ne s’était procuré quelques voiles de parapente coûtant jusqu’à 3 000 euros l’unité que grâce à de généreux donateurs étrangers, connus sur la Toile, sensibles à ses appels du cœur.

    Pour ce faire, il avait dû nouer tout un réseau d’amis et faire preuve d’imagination pour convaincre, dans le difficile contexte sécuritaire de l’époque, des formateurs français, anglais ainsi que des binationaux pour encadrer les stages de parapente et sensibiliser à la pratique de ces sports étrangers à nos mœurs sportives d’autres régions du pays dans le cadre du programme d’activités de son club Kabylie-Evasion qu’il avait créé dans la douleur. Anecdotique fut cette scène où Smaïl arpentait les Champs-Elysées, alors que le soleil était au zénith en plein mois d’août, sous les yeux ébahis des passants, avec sur ses épaules endolories deux lourdes paires de ski qu’un bienfaiteur français avait offertes à son club et qu’il devait acheminer jusqu’aux locaux d’une lointaine agence de voyage devant les rapatrier. Ceci pour initier les jeunes adhérents du club à la pratique du ski sur les généreuses neiges du mont de Chréa à Bouzeguène. La maison de Smaïl était devenue un véritable sanctuaire pour tous les athlètes qui répondaient à ses invitations et dont il supportait les frais de prise en charge, se retrouvant souvent sans le sou.

    Et n’était le salaire de son conjoint, enseignante également engagée avec son mari dans cette aventure humaine, il aurait souscrit au chômage. Entre autres hôtes de Smaïl figurait un illustre personnage, Didier Eymin, le directeur technique de l’émission Ushuaia et de Nicolas Hulot ainsi que le rédacteur en chef d’une célèbre revue internationale de sports aériens qui a pris des photos aériennes d’une grande magnificence au-dessus des monts des Aït Zikki. Didier nous a fascinés par ses mémorables aventures et mésaventures : le tour du Burkina Faso en mobylette avec sa femme, une panne de paramoteur au pôle Sud et son sauvetage miraculeux par un scooter des neiges qui passait là par hasard et son incroyable face-à-face avec une tribu d’Indiens sur une île du Pacifique après que l’hydravion qui le transportait l’eut momentanément déposé pour accomplir une mission. Un jour, il a même réussi une première en Kabylie : faire venir à Bouzeguène le président du Comité olympique algérien dans le cadre du lancement des activités des sports de montagne. Cela avant d’accueillir quatorze aéroclubs venus des quatre coins du pays, ce qui est encore considéré comme une prouesse compte tenu des moyens dérisoires dont disposait son club.

    Smaïl Aliane était aussi le précurseur du tourisme solidaire consistant en l’hébergement de touristes étrangers dans les maisons traditionnelles avec tout ce que cela suppose comme échanges culturels. Conscient des potentialités touristiques de la région d’Ath-Zikki, il avait réussi à arracher un projet d’auberge de jeunesse destinée à l’hébergement des athlètes et autres sportifs lors des compétitions sur des sites homologués par la FASM sur sa proposition. Malheureusement, le projet fut délocalisé à Idjeur par la faute de fonctionnaires et d’élus en manque de vision, sachant que le projet aurait boosté l’artisanat et l’économie locale. Peu de gens savent aussi que c’est en partie grâce à lui que le tournage du film de Azeddine Meddour, La Montagne de Baya, a pu aboutir. Le terrorisme battant son plein, le film avait des difficultés à avancer. Et Smaïl surgit pour proposer le site de Bouzeguène où l’équipe de tournage trouva un cadre adéquat pour tourner en toute quiétude. Smaïl qui était à l’époque subdivisionnaire des services agricoles de la localité fit même ouvrir une piste pour l’accès au site d’Ikoussa où furent tournées les scènes essentielles du film. Ainsi, le réalisateur Azeddine Meddour et son équipe trouvèrent dans sa maison tout le réconfort et la force pour reprendre le tournage après le drame de la mystérieuse explosion qui a décimé une bonne partie des acteurs et de l’équipe de tournage dont la sympathique scripte Souad qui rêvait de participer à la promotion du film à Paris. La jeune fille se délectait de la galette de na Jedjiga, la mère de Smaïl, à laquelle elle rendait visite à Ihitoussene près du chef-lieu où était hébergée l’équipe du tournage.

    En fan de cinéma, le défunt qui avait fait un stage d’initiation en réalisation et écriture scénaristique suivait le tournage jusqu’à des heures avancées de la nuit. Reconnaissant, le réalisateur lui avait permis de filmer les coulisses et même les séquences du film représentant quelques plusieurs heures de tournage. Il a même été associé au casting en fournissant plusieurs comédiens dont na Ouerdia qui campa le second rôle dans la distribution. Il était aussi l’un des premiers dans la région à découvrir les vertus du web à une époque où la connexion se chiffrait à 250 DA l’heure, initiant des dizaines de jeunes aux fonctionnalités de cet outil, mais aussi à la langue et aux subtilités de la communication. Ce roi du web avait réussi de véritables prouesses sur la Toile en rapprochant les gens sur les réseaux sociaux. C’est ainsi qu’il a pu faire se rencontrer un père de Taguemount Lejdid dans les Ouadias et sa fille née d’un premier mariage en France et qui ne s’étaient jamais vus auparavant. Mieux, il a contribué, toujours par ce canal, à l’union sacrée entre une jeune fille de son entourage avec un Italien qui coulent des jours heureux dans une famille épanouie. Cette femme assista impuissante aux derniers râles du défunt un certain 14 novembre 2008.

    Anecdotique fut cette scène où Smaïl arpentait les Champs-Elysées, alors que le soleil était au zénith en plein mois d’août, sous les yeux ébahis des passants, avec sur ses épaules endolories deux lourdes paires de ski qu’un bienfaiteur français avait offertes à son club.

    Les jeunes internautes remercient encore aujourd’hui Smaïl pour tous les efforts qu’il a consentis pour les aider à améliorer leur expression langagière et à s’exprimer d’une façon déliée afin de se donner bonne figure au tchat. Achir Nacer, jeune internaute qui assista à la cérémonie de pré-jumelage entre Bouzeguene et Aubervilliers a rappelé à ses amis les actions multiformes accomplies par Smaîl dans ce qui est assimilé à un jumelage entre jeunes des deux rives de la Méditerranée. Les jeunes Algériens, garçons et filles, venant qui de Saïda, du Sud, de Blida ou encore de Skikda, Constantine et Béjaïa lui sauront gré de l’hospitalité qu’il leur a offerte. De ces rencontres inoubliables se nouèrent des liens qui ont survécu au temps. Smaïl avait un jour réussi à faire venir à Bouzeguene le président du Comité olympique algérien dans le cadre du démarrage de la saison sportive par le lancement de plusieurs disciplines allant de l’escalade, des randonnées pédestres, du ski, du VTT au parapente, un sport par excellence qui permet à ses adeptes de flirter avec les nuages. Pour ce faire, il a pu convaincre d’éminents connaisseurs en aérodynamique, dont un ex-professeur de physique au lycée technique d’État de Dellys dans les années 1960, qui fut malheureusement victime d’un accident de vol qui lui a coûté la vie dans une opération quasiment suicidaire à Ath-Zikki. La victime ayant défié les éléments en insistant pour voler malgré une météo scabreuse et les sommations de ses amis. Il avait défié le danger parce qu’il devait rentrer le lendemain matin en France. L’envie folle de planer sur la montagne kabyle était plus forte. Le président de Kabylie-Evasion qui aimait les langues, dont l’allemand qu’il avait appris au lycée comme seconde langue étrangère, transmit cette fièvre linguistique à sa fille Nina qui décrocha une licence d’allemand avec en prime un séjour linguistique en Allemagne.

    De là où il repose, le défunt doit se réjouir de sa fille qui a eu l’honneur de séjourner au Japon et en Corée dans le cadre des activités du club. L’amour du voyage a toujours habité Smaïl qui, très jeune, a visité plusieurs pays dans le cadre des voyages organisés. C’est ainsi qu’il voyagea en Suisse, au Danemark, en France et en Allemagne où il s’imprégna des cultures locales, non sans y avoir semé en retour la culture de son pays dont des airs du terroir doucereusement dilués avec sa flûte magique qu’il fit résonner sur les esplanades des capitales de ces pays. Ses rapports humains avec les gens en difficulté sont ponctués d’actes de bienfaisance qu’il accomplissait au quotidien, dans la discrétion la plus totale. Des actes qui se sont multipliés après s’être rapproché de l’association Emaüs dont il fut adhérent. Ce don de soi est-il l’héritage de ses aïeux fortement imprégnés du message divin ? El Hadj Idir, son grand-père a effectué 7 pèlerinages à La Mecque dont quelques-uns à pied, se forgeant alors une notoriété qui lui valut un jour de recevoir une lettre adressée par voie postale de La Mecque avec ces seules indications : «A Monsieur Aliane Hadj Idir commerçant à Alger» et c’est à La Mecque que ce pieux ancêtre mourut et fut enterré. Sa volonté de faire connaître la culture amazighe aux autres régions du pays s’exprimait d’une façon originale. Au Palais des expositions où son club avait un jour participé à une expo de matériel de sports de montagne, il se vit interdire par un fonctionnaire zélé la diffusion en son stand des chansons de l’Edith Piaf algérienne Hnifa. Ulcéré par cette attitude discriminatoire, il s’insurgea auprès de Zahia Benarous en ces termes : «Voilà qu’on interdit la voix de Hnifa, une illustre artiste qui fut l’une des pionnières de la chanson algérienne et qui a eu le mérite de chanter et de combattre les tabous pour faire avancer la cause de la femme algérienne. Le fonctionnaire censeur en fut ainsi pour ses frais et la voix de Hnifa continua alors d’envoûter les visiteurs du stand. C’était bien avant la promotion de la langue amazighe en tant que langue nationale.

    Toujours dans cette thématique, une autre anecdote méritant réflexion alimente encore aujourd’hui les discussions. Lors d’une fête familiale à Bordj Bou-Arréridj, il y a 20 ans, un débat s’engagea sur ce sujet du déni identitaire avec des invités arabophones. Puisant son argument du film L’opium et le bâton, Smaïl dira que les censeurs sont allés jusqu’à interdire à la vieille femme incarnant le rôle de la mère de Sid-Ali Kouiret de pleurer en kabyle, au moment fatidique de l’exécution de son fils moudjahid. Le scénario lui imposa Smaîl, de pleurer en arabe en criant Ya bni Ya bni au lieu de Ayemma Ayemma. Ce qui avait fini par convaincre l’auditoire franchement séduit par cet exemple édifiant de déni linguistique. Pas du tout régionaliste, Smaïl parlait un arabe châtié quand il le fallait. Ses envolées verbales dans la langue d’El Moutanabi résonnent encore lorsqu’il était amené à expliquer devant la télévision algérienne la stratégie prévalant dans les projets de la femme rurale et de la vulgarisation agricole. Plaidant pour la cause féminine, il a mis sous les feux de la rampe toutes ces vaillantes femmes rurales qui jouent un rôle prépondérant dans la sauvegarde de l’artisanat et des métiers traditionnels, en médiatisant toutes leurs actions à la télévision et dans les journaux. Se sachant miné par la maladie, le défunt Smaïl Aliane tenait à la vie non pas pour mener à terme quelque ambition personnelle, mais pour réaliser les rêves des jeunes Algériens en leur expliquant que le paradis est dans leur pays.

    SALEM HAMMOUM

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