Fermer
Culture loisirs

La vie cauchemardesque d’un homme-saignant

19756336_1828498480797679_2804738784529979679_n

vous raconter le cauchemar d’un homme-saignant. Mon cauchemar ne commence pas à 08 heures du matin. Il commence la nuit mais ne se termine pas le jour.

Après le diner, dépourvu de viande comme d’habitude, y compris les jours de marché, il va falloir préparer le cours du lendemain. Le cœur n’y est plus. Le moral est lessivé, l’esprit est vide. Les idées géniales l’ont déserté depuis longtemps. Il va falloir utiliser la même fiche poussiéreuse d’il y’a une décennie. Là, ou l’école fondamentale passe, l’herbe ne pousse plus.

La soi- disant préparation bâclée, l’homme- saignant que je suis se dirige tôt vers le lit pour se lever en forme le lendemain. Mais le sommeil devient rebelle, je me tourne et retourne dans le lit incapable de fermer les yeux. Toutes sortes d’insectes menaçants viennent m’assiéger de toutes parts. Des cafards, des mouches, des moustiques, des araignées, des souris…dansaient autour de ma tête une danse macabre. Ils me promettaient l’enfer dans un chœur sordide, un désordre indescriptible et un vacarme assourdissant :<tu <prêcheras bientôt en enfer Cix Satan, on n’a que faire de ton savoir qui n’ouvre aucunement les portes de l’espoir .Va prêcher en enfer !va !va !va !

Ils ricanaient et leurs voix retentissaient comme des balles dans mes oreilles. Leurs dents acérées comme des épées tentaient de me mordre. Je me débattais impuissant devant cette horde de barbares. Heureusement, le réveil s’est mis à sonner me délivrant de leurs crocs. Je me lève péniblement. Je prends un verre de lait sans beurre et sans confiture, économie oblige. Je prends le fourgon dans l’inconfort, entassés comme des sardines. Une musique médiocre allumée à fond me casse déjà les tympans. J’arrive à l’école toute grouillante d’élèves. Là, un autre cauchemar d’une dimension supérieure m’attend. Je comprends enfin pourquoi le proverbe dit : « l’enfer est pavé de bonnes intentions ».

L’école algérienne n’est pas faite pour encourager le savoir, l’intelligence, l’imagination, l’esprit d’analyse, la critique littéraire, la curiosité scientifique … mais, pour former des robots, des analphabètes…

J’arrive donc à l’école, stressé, déprimé, angoissé.

Dans la cour, les élèves se faufilent, courent, crient, jouent, gesticulent, hurlent… dans une anarchie indescriptible. Ils sont indifférents à la sonnerie qui a pourtant retenti trois fois de suite. Quelques rares adjoints- d’éducation qui n’ont pas encore perdu leur conscience professionnelle, tentent sans succès d’ordonner des élèves récalcitrants à l’ordre et à la discipline. Leurs blouses (pour ceux qui les portent) sont déchirées, froissées, non boutonnées…elles renseignent parfaitement sur leur volonté, leur haine, leur rejet de tout ce qui symbolise l’éducation et l’enseignement.

Je rejoins la classe la mort dans l’âme. Les élèves en rangs désordonnés rentrent péniblement en classe. Les derniers trainent interminablement leurs pas. Le cours commence, mis à part quelques rares élèves, les autres ne sont ni studieux, ni attentifs, ni appliqués, ni sérieux, ni disciplinés, ni obéissants, Ils écoutent distraitement d’une seule oreille mais chahutent de tous les cotés. Ils s’arrangent toujours pour s’assoir maladroitement.

Ils regardent à droite, à gauche, à travers les fenêtres mais ils ont du mal a fixer leur attention vers l’enseignant ou le tableau. Pour écrire, ils font trainer leurs mains. Ils soulignent les titres d’une manière fantaisiste sans utiliser la règle. Ils ne font pas leur travail et ils ne corrigent pas leurs fautes. Certains oublient souvent leurs cahiers, d’autres écrivent sans conviction toutes les matières sur un seul cahier.

Au début de l’année, c’est déjà un brouillon, un torchon, raturé, usé, qu’en serait- il à la fin ?

Ce n’est que durant les examens que l’on constate l’intelligence de nos élèves. Ils déploient des stratagèmes ingénieux pour tricher. Et les cancres se retrouvent avec des résultats excellents.

La sonnerie de midi retentit. Les élèves bondissent et se précipitent dehors comme des forcenés. Je pousse un œuf de soulagement. Le cauchemar de la matinée est terminé. Je sors de la classe, une classe malpropre, pleine de papiers et de poussières. Les murs sont pleins de graffitis à l’écriture grotesque, désordonnée et pleine de fautes. Ils sont sales et repoussants, dépourvus d’images et de citations qui faisaient jadis la fierté de l’école.

Je me dirige vers le gargotier du coin. Je ne mange plus à la cantine depuis qu’on nous avait dit que nous autres hommes- saignants nous consommions trop de pain. Je mange honteusement un sandwich frites à crédit car la paie n’a pas encore été versée. Le déjeuner terminé, je reviens à la salle des professeurs méditer sur ma vie d’homme- saignant en attendant le cauchemar du soir. Juste à coté se trouve la bibliothèque hermétiquement close trois mois durant. (Et je me rappelle les propos amusants des antellectuels.

A: Tu as-lu combien de livres ?

B: Il n’arrête pas de réfléchir.

A: Quoi ! Tu ne sais pas compter !

B: Non ! Je ne sais pas ce que c’est un livre !

A : (Abasourdi) ???

Je me rappelle aussi les propos de mon directeur, qui, vers la fin de l’année scolaire, m’avait dit tout content et tout fier : « J’ai ramené de nouveaux livres ». J’allais lui dire : il faudrait importer aussi les lecteurs. Je me suis abstenu.

Une génération exceptionnelle fait son apparition au collège ces trois dernières années. Ils m’ont aucune qualité. Ils sont nuls, ils ne savent même pas écrire leurs noms correctement. Ils sont incapables de se concentrer serait-ce une poignée de minutes.

Aucune intelligence, aucune volonté, aucun sérieux. Ils sont presque tous passés par le moule dévastateur de la médiocrité. Quelques rares élèves font exception, cependant.

Ces chérubins utilisent même les nouvelles technologies pour embêter leurs professeurs. Armés de portables aux multiples options (radio, photo, vidéo…)

Inventés par des occidentaux pour aider l’humanité et servir le progrès scientifique, mes élèves les manipulent à longueur de temps et les utilisent pour jouer, s’amuser et embêter les enseignants.

Tandis que le professeur s’égosille à expliquer la leçon, ils repassent pour la énième fois les séquences vidéo des matches : Real-Barcelone et leur stars : Messi-Ronaldo, notamment. Ils n’ont pas honte de refaire l’année pour la 3eme fois ni de se faire renvoyer chaque jour pour insolence et manque de respect envers leurs professeurs. Il est loin le temps ou l’on comparait l’enseignant à un prophète. Aujourd’hui, l’enseignant souffre en silence, incompris de tous même si sa situation financière s’est améliorée grâce au combat mené par les syndicats autonomes. Après 27 ans d’exercice, je continue de boire le calice jusqu’à la lie. J’ai beau crier, hurler, personne ne vient à mon secours. Heureusement que je m’absente sinon je serais devenu fou. Je ne peux pas être un professeur modèle dans une école sinistrée.

Certaines personnes qui ne peuvent pas comprendre les souffrances des autres voire même les méprisent peuvent interpréter mes absences comme un manque de conscience professionnelle. Ils se trompent lourdement.

Mes absences ne sont pas des absences ordinaires. Ce sont de véritables cris de détresse confiés au vent pour les remettre à qui de droit, c’est-à-dire ces idiots de gouvernants installés par la fraude, dont les têtes sont désertées par la cervelle. Ils envoient leurs enfants étudier l’Anglais à Londres et New York et font l’apologie de l’Arabe en Algérie. Vivement la retraite ou la fin du monde !.

Chaque soir, je compte les jours qui me séparent de la retraite anticipée. Je fais des calculs d’épicier. Je soustrais les week-ends, les jours fériés, les vacances. J’enrage quand un jour férié tombe un Vendredi. Je prie la neige de bloquer les routes et de glacer les classes pour renvoyer les élèves. Je prie aussi que la paie ne soit pas versée à temps pour qu’il ait une grève comme convenu. Je fais et refais les calculs quotidiennement en tenant une comptabilité régulière. Chaque jour qui me rapproche de la retraite est accueilli avec joie.

Avant de partir à l’école, je collectionne les citations, les prières et les versets positifs qui incitent à l’espérance, le courage, l’optimisme…J’essaye de les graver dans mon esprit, de me doper moralement et de me galvaniser en les répétant plusieurs fois. Je médite ces pensées positives en marchant avec hésitation vers le temple de mes angoisses en disant dans mon cœur :

-« Courage Muhend Ameghbun, le bout du tunnel est pour bientôt. Demain Lundi est un jour férié, on fêté la journée internationale de l’espoir. Une grève cyclique de deux jours est prévue le Mardi et le Mercredi. Tu auras à souffrir uniquement le Jeudi. Ensuite, tu pourras récupérer de tes peines durant le week-end prévu le Vendredi et Samedi. »

Par Hammar Boussad.

Rédaction

L'auteur Rédaction