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Je le vois encore, assis sur son fauteuil roulant, le visage avenant malgré la douleur qui le torturait et la chaleur de ce mois d’août qui lui asséchait la gorge. Salem Hammoum, mon ami et collègue, a répondu présent à l’hommage que lui ont rendu les habitants de son village Ihitoussen en Kabylie à l’occasion de la première édition de la fête de la forge que lui-même avait initiée.

«Naïma, je vais mal, c’est la fin», m’a-t-il dit d’une voix éteinte. Il raclait ses dernières forces pour contenter femmes, enfants, vieillards qui admiraient le journaliste intègre à la plume d’or. Il venait tout juste de rentrer de France, après un séjour de six mois dans un hôpital. Mais il était trop tard, le mal avait fait son chemin et a eu raison de lui. Il est revenu pour mourir parmi les siens. Salem, cet ancien maître d’école, a vu défiler dans ses classes la plupart des enfants du village, qui aujourd’hui, adultes, ont tenu à lui exprimer leur gratitude. Le maire d’Aït Ziki, très discret, n’a pas oublié le soutien de Salem pour des projets qui parfois n’avaient pas la faveur des autorités supérieures.  Salem vouait une grande admiration à son épouse qu’il appelait «Madame». «Depuis que je suis cloué sur ce fauteuil, je suis devenu insupportable avec Madame. Mais la pauvre, elle ne dit rien. Elle ne se plaint jamais. Elle est là, s’occupant de moi comme un bébé.» Il avait passé d’interminables heures dans la cour de l’école où se déroulaient les festivités. Epuisé, il rejoindra son lit. C’était comme un adieu. Après une nuit très agitée, il se réveillera reposé. Autour de la table du petit-déjeuner, Mohamed lui tendra un livre de Kerouac. Il en lira quelques pages puis interrompra sa lecture, car les mots devenaient flous. En contrepartie, Salem lui offrira La pensée kabyle de Younès Adli. L’écriture lui manquait atrocement. Il saisira l’occasion de le lui dédicacer. Sa femme lui donnera un stylo qu’il utilisera comme une plume, et de sa main qui tremblait légèrement, il le fera remarquer d’ailleurs, il écrira en veillant scrupuleusement à la ponctuation : «Pour la fabuleuse chance que j’ai eu de faire connaissance avec une famille fantastique qui, en dépit de mon âge, m’a permis d’avoir une autre vision de la vie. Une vie optimiste et belle qui en appelle d’autres. Merci de partager une passion commune.»

Mon ami s’est éteint lundi dernier, délivré du mal qui le rongeait. Il n’alimentera plus soir-magazine où il était le plus prolifique.

“Bougeotte” article du 26 septembre 2015-Source de l’article
Mots clés : Une
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