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(Contribution publiée dans le Middle east eye) Saïd Sadi-Algérie : fin et début d’époques

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Les manifestations de ce 5 juillet confirment le phénomène. Humiliée, violentée, dépecée, muselée, l’Algérie renoue avec son histoire vertueuse et bascule dans une nouvelle ère. Les tentatives de replâtrage qui sont autant de spasmes d’un système condamné sont vaines. La rupture est inéluctable. (Contribution publiée dans Middle east eye)

Pourquoi ?

Au mois d’août 1956, en pleine guerre d’Algérie, un congrès du FLN posa pour la première fois les bases du futur état national. On y avait affirmé sans ambages la primauté du politique sur le militaire. Une année plus tard, le pôle militaro-populiste, appuyé par des intervenants extérieurs, trahit ces résolutions avant d’assassiner en décembre 1957, Abane Ramdane, le promoteur du projet. L’Algérie entame alors une descente aux enfers. Même si le poids de la censure et celui des tabous en empêche l’explicitation, c’est ce crime humain et politique, à l’origine du détournement de notre Histoire, que la révolution du 22 février est en train d’exorciser.

En ce cinquante septième anniversaire de l’indépendance, des millions d’Algériens sont encore sortis dans toutes les villes du pays pour réaffirmer leur rejet du régime militaire. Les formulations étaient diverses mais leur sens ne prêtait à aucune équivoque. « Pour un état civil », « la République n’est pas une caserne » ou, plus prosaïquement, « il y en a marre des généraux » ont été, à côté du standard « système dégage », les slogans les plus entendus. Sans surprise, le chef d’état-major a été la cible préférée des manifestants.

La revendication d’un Etat civil revient au devant de la scène algérienne. Cette réplique de l’Histoire n’a pas été orchestrée par un groupe spécifique ou une tendance politique particulière. Elle s’est naturellement imposée au fur et à mesure que s‘enracinait et mûrissait la revendication populaire.

Tout se passe comme si le refoulement de l’assassinat de Abane Ramdane enfin affronté, dissolvait un passé traumatique, invitant ainsi le peuple à assumer le futur interdit. Vertu de la révolution du sourire, la désignation du crime historique ne prend ni l’allure de vengeance ni celle d’un jugement. Tout juste estime-t-on que l’Histoire doit reprendre son cours là où elle a été déviée en 1957. Avec une différence de taille. Aujourd’hui, le peuple n’est pas tenu à l’écart des débats par une guerre de libération imposant silence et discipline.

Le passif est lourd. A partir de ce 9 juillet, le pays entre en vacuité constitutionnelle. En plus de l’illégitimité qui les affecte depuis l’indépendance, les instances exécutives seront frappées d’illégalité. De plus, le face à face état-major de l’armée-peuple survient dans un contexte socio-économique délétère.

Les Algériens exigent le dégagement du système et se prononcent pour un processus transitionnel constituant avant d’aller vers l’élection présidentielle. Au nom de la légalité constitutionnelle, le chef d’état-major, prenant le contre pied de la rue, maintient l’élection présidentielle malgré l’annulation de celle qu’il avait prévue pour le 4 juillet dernier… faute de candidats.

En défaut d’alternative crédible, le général Gaïd Salah déclenche une tonitruante campagne contre la corruption où les arrestations d’oligarques cachent mal de grossiers règlements de compte. Si les Algériens se réjouissent de l’emprisonnement de certains prédateurs, ils ne manquent pas une occasion de lui rappeler que sa place est à côté de ceux qu’il a embastillés.
Mis face à ses propres turpitudes, l’homme s’enfonce dans une répression qui n’épargne ni les jeunes manifestants ni les anciens maquisards, ni la presse.

La dimension berbère, pourtant reconnue par la constitution, est diabolisée et les tournées hebdomadaires effectuées dans les régions militaires sont l’occasion de maintenir les troupes sous pression et de délivrer à l’endroit de l’opinion publique des prêches violents et décousus.

Rejeté par la rue, le militaire essaie de faire vendre sa feuille de route par des factions islamo-conservatrices à travers la réunion programmée le 6 juillet.

La démarche est vouée à l’échec. Les Algériens se souviennent qu’en 2014 déjà, une conférence ayant regroupé à Mazafran l’essentiel de l’opposition avait tourné court parce que les mêmes acteurs, incapables d’assumer l’exigence de rupture, avaient voulu profiter de l’aubaine pour négocier leur recyclage dans un régime qui les avait expulsés. On voit mal la même manœuvre aboutissant aujourd’hui que des millions d’Algériens se mobilisent pour le départ d’un système inféodé à des régimes qui sont à l’opposé des valeurs de la révolution du 22 février.

L’impasse actuelle est en effet compliquée par l’intrusion de puissances étrangères qui ne désespèrent pas de maintenir l’Algérie, et au delà toute la région-nord africaine, sous leur influence idéologique. Sans atteindre la même intensité, le pays est déjà dans le sillage du schéma libyen où le chef du gouvernement Saraj, soutenu par le Qatar et de la Turquie, essaie de survivre à l’offensive du « maréchal » Haftar dopé par le trio Egypte, Arabie Saoudite, Emirats arabes. Pour l’heure, l’obligé turc algérien, en l’occurrence le parti islamiste HMS, reste dans l’orbite de l’armée. Mais comme en Libye, la pression exercée par les Emirats, qui sous-traitent pour le grand frère saoudien avec la bienveillante attention du Caire, est grande. L’opprobre jeté par le chef d’Etat-major sur l’emblème berbère participe du souci de rassurer ses tuteurs quant à sa disponibilité à neutraliser la cité démocratique. Il faut savoir que la plupart des dirigeants algériens, redoutant des investigations ultérieures, ont placé leurs fortunes aux Emirats. Cette dépendance place de fait l’Algérie sous protectorat de pétro monarchies, matrices de diffusion salafiste. Quelle qu’en soit l’issue, la révolution en cours aura une résonance géopolitique régionale majeure.

Que faire ?

Tout en gardant son caractère unitaire et pacifique, la mobilisation citoyenne doit continuer. Mais cette dynamique est appelée à engager des actions plus précises et mieux élaborées. Le recours à la grève générale doit être envisagé avec minutie et maintenant que le pays bascule dans l’illégalité constitutionnelle, les actions de désobéissance civile sont légitimes et pertinentes.

Parallèlement, la question de l’organisation du mouvement par la base, longtemps débattue, devient une urgence. Des délégués élus ou désignés au niveau des provinces et des représentants des catégories professionnelles demeurées crédibles et autonomes peuvent se réunir en convention pour entamer la transition démocratique, sas de la nouvelle République. La présence de la diaspora, dont le rôle a toujours été décisif dans les moments clés de notre Histoire, reste une condition essentielle à la réussite de ce saut qualitatif. De cette rencontre sortiront la présidence collégiale, le gouvernement de mission ou la commission d’organisation des élections qui font maintenant consensus.

Ce n’est qu’à partir de là que la communauté internationale, repérant des vis à vis fiables et disposant de visibilité stratégique, pourra se positionner.

Reste un ultime obstacle qui ne vient pas du pouvoir. Les postulants aux futures responsabilités, dont les empressements à mettre en scène leur image, jurent avec le dévouement exemplaire des citoyens. Ces comportements brouillent la lecture et freinent l’évolution d’une étape historique inédite et vitale. La transition n’est pas une campagne électorale.

Au delà de l’impératif du changement de système, le défi de la révolution du 22 février est aussi une question de mutation éthique dans la responsabilité politique. En retrouvant le chemin de l’Histoire détournée, le peuple a situé les enjeux et montré la voie. Un miracle algérien.

Saïd Sadi
Mots clés : Une
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